02 février 2007

Les mots, la distance... et ce regard maman

Le temps est mon pire ennemi. La guérison est lente et j'attends la suite du verdict avec angoisse. Je ne sais d'ailleurs plus ce qui est le plus difficile, la douleur ou la fatigue de l'attente. Je sature de tant d'hypothèses, de suppositions. Nous passons des heures par jour avec Nena à nous faire le scénario des prochains mois: tu crois que tu auras de la chimio? mais comment ça marche? tu penses que tu auras une chimio forte? est-ce que tu crois qu'ils te laisseront une pause pour la naissance de Hugo? combien de chances de guérison a dit le médecin au fait?

Cette pourriture de cancer a ceci de difficile qu'il ne se soigne pas en une opération, en un seule thérapie de choc qui durerait une journée: c'est un travail de longue haleine, un combat de tous les jours, permanent. Comme un marathon dans le fond, sauf que cette fois la récompense n'est pas une médaille, mais plutôt de rester en vie. Beau premier prix finalement même si il n'y a jamais de deuxième.

On me dit souvent que la guérison est énormément lié à l'aspect psychologique. Que garder le moral est plus que déterminant. Je ne sais pas si le moral tue les cellules cancéreuses, mais je sais que c'est par lui, par la tête, que le plus gros de la souffrance arrive. Cet état d'attente permanente, lié à l'incertitude de la suite rend les choses encore plus dures.
A la suite de la première opération j'avais eu aussi cette période d'attente pendant ma convalesence. Durant cette période nous avons préparé la chambre d'Hugo, comme pour tromper l'ennemi, une façon de rire en pleine face au cancer, de dire tu ne m'auras pas. C'est finalemet moi qui ai fini par m'arrêter de rire en premier, et pourtant j'avais essayé de garder le moral.
C'est ça la différence avec la première attente. Je ne suis plus aussi candide, aussi ignorant car je sais cette fois que le pire peut encore arriver. Quand je m'injecte de la morphine à l'hôpital je me dis que la suite peut aussi être plus dure. Et quand j'avale mes calmants je sais que je n'ai pas fini d'en prendre des pillules. Alors comment tenir? Comment passer à travers tout ça? Le combat se fait seul, mais entouré aussi. Ma Nena à côté de moi, et aussi tous les proches, loin cependant.

La distance. Quand elle se mêle au cancer, le mélange n'est pas toujours facile. Dans distance, il y a absence, doutes, inquiétudes qu'on ne peut apaiser par une simple visite rapide. Dans cete distance il y a deux solitudes. La nôtre, loin de notre famille, mais aussi la leur emplie de questions à laquelle je ne pense plus. Quel visage a-t-il aujourd'hui? Fatigué? Serein? Et sa cicatrice? Il marche correctement?
Il ne reste que la voix pour combler l'espace. Les appels deviennent rituel, sans but précis parfois, juste parcequ'ils font partie de cette règle qui veut que quand on souffre de loin, seule la voix rassure un instant.
Je revis encore tous ces appels, ces heures passées au téléphone. Dire qu'ils m'ont aidé à passer l'épreuve serait peu dire; ils ont souvent été ma bouée, la nôtre, mais paradoxalement j'ai souvent été la leur aussi.
L'attente use les nerfs de tout le monde, et m'entendre souffrir est une épreuve pour chacun. Ils ne voient pas eux, que malgré tout, la journée je trouve le temps et la force de rire, de regarder du sport à la télé, de me balader, bref d'essayer de vivre normalement.
Je sens qu'il leur manque souvent des raisons d'être au moins un peu content un soir après un appel. S'installe alors un jeu de rôle. Je ne te dirais pas que je suis triste aujourd'hui parceque, ma petite maman je veux que tu dormes cette nuit. On ne dit pas à sa mère que l'on a peur de mourir. Pas à 7000kms, pas au téléphone.
J'ai compris aussi plus tard que si un soir Bruno est triste ou Maf' aussi, si ils ont peur pour moi ils ne me le diront pas. On joue à je n'ai peur de rien. Malgré nous. Par amour familial.
Tu as une bonne voix mon garçon.
Oui c'est vrai.
Mais je pleurais avant de décrocher.
Alors de quoi parle-t-on pendant tous ces appels? Après un bilan de mon état, c'est une discussion normale qui prend place la plupart du temps; chacun apprend à distiller ses angoisses prudement, sans trop en dire, et cherche plutôt à parler comme si cette pourriture n'était pas là. L'illusion de la normalité est parfois meilleure que la morphine.

J'ai vraiment compris tout ça quand maman est arrivé à Montréal.
Ce qui au départ devait être un voyage de tourisme, se transforme en voyage de convalesence, et Nena m'apprend que Maman arrivera plus tôt pout nous aider. Ca tombe vraiment bien, car quand elle arrive j'ai encore du mal à marcher, et ma cicatrice m'empêche même d'être assis.
Pour son premier voyage en Amerique, je n'aurais pas pu être là pour la chercher à l'aéroport et aujourd'hui encore je le regrette car il y a une satisfaction bien spéciale à venir chercher ses parents. Elle arrive donc au 3839 en taxi, comme une simple touriste. Elle a cet air que je le lui connais, une peu distraite, légèrement méfiante aussi, mais surtout fatiguée, perdue.
Je l'embrasse bien sûr, mais elle reste là sur le trottoir. Elle ne rentre pas dans l'appartement, et machinalement commence à me raconter son voyage. Elle a l'air épuisée.
Je l'interromps, la prends de nouveau dans mes bras, et là je comprends aussi l'angoisse. Je comprends la distance. Ce regard maman. Ce regard je ne l'avais jamais vu. Il voulait dire tu es en vie mon garçon. J'ai cru que tu mourrais. C'est dans les yeux de ma mère que j'ai su que si j'avais eu peur de mourir, eux avaient eu peur de me perdre. J'ai imaginé un instant vivre ça de loin avec un membre de la famille malade, et tout m'a sauté au visage. Les larmes silencieuses de maman, qui s'était empêchée de pleurer au téléphone avec moi pendant tous ces mois. J'ai sans doute mieux compris le regard de ma Nena, la voix de mon frère, les angoisses de ma soeur et la pudeur de mon père.
La peur de perdre est la pire de toutes car on ne peut jamais la communiquer à l'autre.
La souffrance n'a pas d'échelle, d'intensité, puisque chacun la vit à sa manière; entouré certes, mais toujours un peu seul.