23 mars 2007

Fais voir ta veine

Il est assis en face de nous dans cette salle d'attente de l'étage d'oncologie. Il doit avoir mon âge. On le remarque parce que c'est le seul avec moi en dessous de 50 ans, mais il y a aussi autre chose. Son crâne est blanc, son teint vert, et il a les sourcils qui s'éteignent. Je n'arrive pas à m'empêcher de le regarder, j'essaye pourtant de détourner mon regard mais rien n'y fait. Il représente ce que je ne veux pas être, ce que j'ai peur de devenir.
Il me fixe cette fois, et c'est moi qui suis gêné. Son regard est plein de lassitude.
Tu crois que tu vas y échapper?
Dans un autre monde, on aurait peut-être pu être potes... mais aujourd'hui il est mon futur et je suis son passé.
Il sort sans doute de sa chimio, moi j'y rentre dans peu de temps.

Nena me regarde à son tour, ses yeux à elle trahissent la même inquiétude que moi.
Tu vas ressembler à ça toi aussi tu crois?
J'essaye de sourire, sûr de moi, en connaisseur.
Non... je pense pas, il doit avoir eu vachement de chimio lui, moi c'est pas pareil, c'est forcement plus tranquille.

- On va te donner 2 cycles de chimio, par sécurité, pour consolider le traitement.
Danielle Charpentier, mon oncologue, fait une pause. Puis elle ajoute, pour la forme et tout en me fixant du regard, une phrase qui ne laisse pas de place au débat.
- C'est un peu ton assurance vie en quelque sorte.
- Ça fait mal? Dites le moi franchement.
- Non. Je connais des personnes qui continuent à travailler avec la chimio, surtout les jeunes. Tout va bien se passer tu verras, tu vas à peine la sentir passer. Mais c'est vrai que chacun réagit différemment au traitement... anyway, on commence dans 2 semaines.

La chimiothérapie. La fameuse. L'irréelle. On risque de la croiser plus tard paraît-il, mais pas à mon âge, pas maintenant. Pas 2 semaines avant la naissance d'Hugo.
Obscure la chimio, secrète, presque taboue. Finalement on ne sait jamais vraiment comment ça se déroule un cycle de chimio, comment on te la donne, combien de temps elle dure.. On dit juste il a eu sa chimio, il sort de chimio... On ne la décrit pas, ou à peine. On sait juste qu'on en bave, que c'est dur, qu'il faut se battre.
La chimio...ça fait plus cool de le dire comme ça, mais au final ça fait pas moins mal.

Assis ce matin du 7 Août dans la salle d'attente, toutes ces questions me passent par la tête. Je suis entouré d'habitués des couloirs de l'oncologie; on dirait des anciens sur une place de village, se racontant leur histoires à eux, leur nombre de cycles. J'ai déjà envie de vomir.
Une dame me félicite de venir voir mon grand-père, ou mon père, en traitement.
C'est pour moi que je suis là madame. Oh pardon. Allez dégage la vieille, je ne suis pas d'humeur.
Combien de temps dans cette salle avec une perf dans le bras? Je leur dis de piquer à droite ou à gauche? Dans mon sac un livre et de la musique. Allez Patrick, c'est comme une longue attente à la Secu dans le fond, sauf que les fauteuils sont mieux semble-t-il.
Allez tu verras, ça va couler tout seul.
Cancer de merde.

Patrick Matos Salle B.

La salle est grande, dix sièges sont disposés. Je m'assois sur le fauteuil que l'on m'a désigné et je regarde autour de moi. La salle est pleine. A côté de chaque fauteuil un ami, un conjoint, un parent, les yeux dans le vide, la mine triste. Le patient sous une couverture, fatigué, les yeux fermés.
Je réalise enfin. Je comprends.
Cette fois j'y suis. Le courage me manque tout d'un coup. Le sol se dérobe sous mes pieds. Pour la première fois depuis le début de cette histoire, j'ai envie de laisser tomber, de sortir de cette pièce. Je ne devrais pas être ici. Ma place est dehors, je ne l'ai jamais ressenti aussi clairement. C'est une assurance, rien de plus. J'ai oublié de vous dire que je n'en avais pas besoin de votre chimio, mais merci quand même pour l'attention...

Asseyez-vous Mr Matos, je prépare votre fauteuil.

Les autres patients ont une expression de surprise, mêlée à de la tristesse en me voyant. J'ai envie de crier. Non personne ne m'accompagne, ma femme porte notre fils dans son ventre, elle n'a pas le droit d'être là. Le fauteuil seul est pour moi, vous pouvez enlever la chaise de l'accompagnateur.
Pendant encore quelques minutes cette chaise à côté de moi restera vide, jusqu'à ce qu'une infirmière ne finisse par la retirer. Elle gênait tout le monde.

La chimio ne doit durer que 3 heures. Je saisis au bout de quelques temps la nuance. Si la chimio en soi passe dans mon sang pendant 3 heures, ils doivent préparer mon corps avant. Je vais passer en moyenne 8 heures par jour sur ce fauteuil.
Hydratation des reins, surplus de minéraux, on prépare le terrain avant la déferlante. Elle arrive, vous la sentirez passer, mais avant le médecin viendra vous voir.

Fais voir ta veine Patrick. Je peux te dire tu?

Il vient en effet le médecin accompagné de la pharmacienne. Le cortège lui même semble me considérer comme une anomalie. L'hôpital Notre-Dame est un hôpital universitaire, une étudiante se joint donc à la fête. J'ai son âge ou presque, on aurait pu fréquenter les mêmes fêtes étudiantes.
Son regard trahi une certaine gêne, une peine même. Je me spécialise en oncologie me dit-elle.
Mais tu n'es pas prête encore je peux te le dire. Tu dois être prête à voir tous les âges sur ce fauteuil. On ne regarde pas un patient avec ces yeux là. Tu es sûre de ta spécialité?
Alors voilà la liste des effet secondaires potentiels Mr Matos, mais rassurez vous tous ne viennent pas forcément. Fatigue, nausées, vomissements, acné, aftes, perte de cheveux... Il y a même un calendrier qui me dit quand est-ce qu'ils doivent arriver.
A partir de quand on a des nausées? Tout de suite. Et les cheveux, je vais les perdre? Semaine 3 environ, mais ce n'est pas une science exacte. Mais vous les perdrez c'est sûr.
Me voilà rassuré...

Je me sens hors du temps, comme si je ne vivais pas vraiment cette histoire. Je n'ai personne à qui parler, mais en même temps je crois que je ne veux pas dire un mot. Rester dans le silence. Je ferme les yeux sur mon fauteuil, une couverture sur moi. La perfusion sur mon bras gauche me gêne déjà. J'ai froid. Je repousse toute tentative de dialogue avec les autres malades, je ne veux ni de leur regard de compassion pour moi qui suit le plus jeune, ni de leurs expériences. Nena ne peut pas être là? Alors laissez-moi seul.

La première journée dure 8 heures, et quand je sors vers 15h le soleil brille fort dans le Parc Lafontaine. Le monde bouge normalement. J'ai l'impression que la chimio se voit déjà sur mon visage. Mais non, je ressemble encore aux autres. Mon bras me pique, mais je me sens bien.

Quand je rentre à la maison, j'ai surtout faim. Bon signe finalement. Fromage, saucisson et verre de vin... faut pas se laisser aller. L'humeur est presque joviale avec Nena. Je me sens vraiment confiant quand à la suite des évènements. J'appelle tout le monde, je rigole même. Je m'entends dire à Papa que les sièges de chimio sont mieux que la première classe du train... Je me sens en pleine forme. Je n'arrête pas de me dire que si c'est ça pendant 2mois alors ça va être presque trop facile. Presque.
Et soudain la lame de fond, l'épuisement. Nono m'avait prévenu. Un coup de fatigue comme il est difficile de décrire. La fatigue de la chimio, celle qui donne ce teint verdâtre, malade. Une vague de malaise m'envahit, je me sens faible tout d'un coup, très faible. La violence de la sensation est à la hauteur de l'optimisme qui me gonflait les veines il y a quelques instants.
J'ai peur de comprendre. Je regarde Nena. Elle est au téléphone, elle sourit encore, puis croise mon regard. Je vous rappelle je crois que Topa n'est pas bien.

Toi aussi tu as compris à ce moment là.
Tu as compris que mon teint allait changer, qu'il allait falloir regarder de plus près le calendrier des effets secondaires. Que j'allais trouver le temps long. Surtout que je n'allais pas faire partie des gens qui la supportent bien, la chimio. Que j'allais sans doute souffrir.
Tu l'as su à ce moment là. Tu l'as vu dans mes yeux, dans mon teint qui semblait déjà changer.

Allez fais voir ta veine Patrick, tu verras ça fait pas mal quand je pique.
Seulement quand ça te passera dans le sang.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Non, on ne se connait pas...

Non, je ne peux même pas passer proche de même m'imaginer ce que tu vis...

Non, je n'ai pas pitié - juste de la compassion...

Non, je ne suis pas une voyeuse - tes mots m'ont simplement touchée au plus profond du coeur...

C'est un complet hasard si je me suis retrouvée ici ce soir et on dit souvent que les hasards façonnent la vie; tu viens de changer la perception que j'avais de la mienne...

Merci, tout simplement... J'aurai toujours une pensée pour toi quand je verrai la petite pancarte blanche avec l'écriture noire: MENTANA

Anonyme a dit…

Quand j'ai vu ton nom sur la page du net je nous ai tous revus enfants riant, jouant, j'avais un sourire sur les lèvres et puis là... j'ai lu tes mots simples mais si pleins de douleurs, de désillusion et de peur...je ne m'y attendais pas, j'en ai pleuré.Que te dire sinon que je n'ai pas ressenti de pitié sinon une grande émotion et tristesse.

J'admire votre courage à tous. J'admire ta force et ton courage à toi.

De si loin je te souhaite bien entendu et surtout de guérir aussi vite que possible. Accroche-toi. Courage.

Je suis heureuse que tu ais à tes côtés Nena et Hugo ainsi que toute ta famille, heureuse de te savoir si bien entouré et soutenu.

Tiens bon Patrick, je penserai souvent à toi de France.

Anonyme a dit…

Je viens de relire tout ton blog.
J'ai eu l'impression de t'entendre parler.
Je n'ai pu contenir mes émotions.
C'est si dur.
Je ne peux m'empêcher de penser à Nicolas qui n'a jamais tant parlé de tout ça.
Quelle souffrances injustes.
Quelle épreuve pour un jeune couple.
Quel courage.
Je vous embrasse tous les 3.
Ton cousin, Serge.

Anonyme a dit…

Que te dire sinon merci de la confiance que tu nous a fait en nous raccontant votre histoire et en partageant ces pages avec nous.

J'ai du mal à trouver les mots justes pour te dire combien tes textes si bien écrits, si justes et en même temps si terribles m'ont touchée. Ils sont pleins d'une magnifique pudeur au regard de ce que vous avez du vivre.Ils vont sans doute davantage droit au coeur ainsi.
C'est une belle leçon de courage et de combativité.

Je reprendrais bien les mots de gwen qui parlent de désillusion, de douleur et de peur que je ne peux pas comprendre à leur juste valeur n'ayant pas le même passé et oui moi aussi j'en ai pleuré.

Je suis si heureuse aujoud'hui d'être le témoin de vos revanches sur la vie et sur la maladie.
Et d'avoir trouvé à Montréal de nouveaux amis.

Avec amitié,
Marie-laure & Co

Anonyme a dit…

merci pour intiresny Dieu

Anonyme a dit…

Il semble que vous soyez un expert dans ce domaine, vos remarques sont tres interessantes, merci.

- Daniel