19 décembre 2006

Sister morphine

Le temps semble interminable dans le couloir du bloc opératoire. Il est tôt. Sans doute vers 6h du matin, ou plus tard je ne saurais pas dire exactement. Je suis allongé sur une civière, vêtu de cette jaquette verte qui me laisse juste le loisir d'avoir froid. Très froid même. J'ai mal au ventre, résultat de cette horreur que j'ai bu la veille au soir pour me préparer à ce grand moment de bonheur.
Les couloirs d'un bloc sont comme les arrivées de bureau en fin de compte. Les médecins, chirurgiens, infirmières, tous arrivent détendus, se passant un p'tit bonjour par-ci par là, sourire au lèvres.. Je n'ai pourtant pas envie de rire moi. J'ai envie d'arrêter le moindre type dans les couloirs pour lui demander si tout va bien se passer, si je vais avoir mal, si ils sont confiants sur me chances de survie, si encore si, toujours si... Trop de questions, jamais de réponses. Je n'arrive pas à m'enlever de la tête que j'ai eu 30 ans la veille. Triste manière de commencer la nouvelle décennie quand même.
Finalement après une attente éternelle à mon goût, on vient me chercher dans le couloir, me glisse deux ou trois mots, et pouf.... je m'endors. Je n'aurais pas eu le temps de leur poser ma question: et si ils en trouvent encore plus que prévu?

J'ai beau essayer de me souvenir de ma sortie du bloc opératoire, je n'ai que des images floues, dans le brouillard. Je sais juste qu'arrivé dans la chambre j'ai demandé à voir ma nena. J'ai ensuite demandé qui avait gagné entre Miami et Dallas... je souris en écrivant ça, en imaginant la tête de la miss en m'entendant poser la question à Carine.

Les premiers temps, nena a côté de moi, je suis incapable de prononcer quelques mots intelligents. Je m'endors, me réveille.. Combien de temps ça dure? Je n'en sais rien. Mais elle est toujours là, guettant mon moindre oeuil ouvert, me tenant la main comme si elle avait eu peur que je ne ressorte pas de ce foutu bloc, me serant les doigts comme pour éviter que je m'en aille. Je ne vais nulle part ma puce, je reste avec toi.

Dès le début, dès les premières minutes sur mon lit, j'ai mal au ventre. Merde on ne doit pas avoir mal au début non? L'anesthésie doit encore faire son effet non? Je n'ose pas toucher ma cicatrice. De toute façon un grand pansement la recouvre encore, l'infirmière vient marquer des points au stylo pour être sûr que rien ne s'infecte. Je voudrais bien voir l'entaille quand même.
J'entends ce drôle de bruit, comme un matelas que l'on gonfle et que l'on dégonfle... c'est ce collant qu'on a posé sur me jambes pour faire circuler le sang. Pour éviter je ne sais quoi encore, mais c'est grave il paraît. Ah bon? Et quoi d'autre je vous prie?
J'ai mal à la gorge. Au début je pense avoir pris froid au bloc, normal en jaquette et le cul à l'air ça devait arriver. Mais non c'est une sonde gastrique. Heureusement pour moi je me rends compte que j'ai ça dans le nez et dans la gorge que quelques jours plus tard.

J'ai l'impression que mon corps n'est pas capable d'effectuer le moindre mouvement, que mes muscles sont encore paralisés. Je n'ai que mes yeux qui semblent bien fonctionner et je devine au visage de ma nena que je ne suis pas beau à voir. Carine se tient un peu à l'écart mais me prends la main quand même. Elle a pleuré je crois, en tout cas ses yeux reflètent une angoisse, une tristesse. Je comprends vraiment que je suis dans un sale état.

Je sais que je me suis dit une chose au milieu de ces premières douleurs. Comme un grand soulagement, un instant presque joyeux. En fermant les yeux je me suis revu la veille au soir dans cette même chambre et je me suis dit que le plus dur était fait, que cette histoire de cancer était bientôt finie puisque l'opération était faite. Ce sont ces illusions et cette naiveté qui m'ont fait tenir le coup pendant les mois suivants. La conviction que le pire était derrière moi.

Un infirmier vient me voir. Monsieur Matos c'est très important, quand vous voulez faire un geste, ou si la douleur est trop forte appuyez sur ce bouton. Une dose de morphine vous sera administré directement par la perfusion. Je souris. Il ne comprend pas ma joie, rien de drôle là-dedans. Je souris parceque je suis convaincu que je ne l'utiliserais pas. Quand je parlais de naiveté...

Pendant les prochains jours, à chaque geste un peu plus long, plus difficile, je me jette une dose dans les veines. Mes yeux quittent mes orbites pendant quelques secondes, je me sens voler, je n'ai plus mal nulle part... je peux bouger. Je m'approche de près du monde de l'extase, drogué pendant quelques secondes, libre de toute douleur. Pour lutter contre une saloperie, on m'en donne une autre. J'ai appris plus tard encore que le cancer ne soigne pas avec des méthodes agréables.
Sans elle, cette "sister morphine", je n'aurais pas tenu le coup. Les douleurs de cette opération sont inexplicables, et quand je pose ces mots je les ressens encore au fond de mon ventre sans pouvoir dire précisément à quel point c'était dur.
On me demande; c'est comme des couteaux? Non. comme des grandes crampes? Non.
C'est comme si ton corps s'était rendu compte que tu lui avais fait un sale coup en bougeant tout à l'intérieur. Et qu'il te le faisait payer au centuple.

Je reste 7 jours à l'hôpital. La coupe du monde egaie un peu le séjour, et même ma nena se met à regarder les matchs avec moi; tous les deux sur mon lit, Hugo dans son ventre, à regarder n'importe quelle équipe du moment que ça nous distrait. L'Espagne comme d'habitude s'arrêtera en quart.

La nuit la douleur m'empêche de dormir, et quand je ferme les yeux je fais ce cauchemar horrible. On me dit que c'est la morphine provoque les mauvais rêves. Pourtant c'est ce même rêve qui reviendra me hanter pendant des mois, bien après les doses.
Une rangée de médecins, en file indienne, infinie, passant devant moi chacun leur tour pour me crier au visage.. cancer! cancer! Je fais ce rêve toutes les nuits. J'ouvre les yeux et la solitude d'une chambre d'hôpital me saute au visage. Les larmes coulent sur mes joues, toujours la même incompréhension. Pourquoi moi?

Le retour à la maison est salutaire, pour nous, pour continuer le combat, pour entamer la suite chez nous. J'ai quelques souvenirs très marquants du début rue mentana. Le bonheur de retrouver mon chez moi, la première marche jusqu'au premier panneau de Stop dans la rue, la joie de revivre de nouveau avec ma nena loin de cette chambre d'hôpital.

Pourtant il y a toujours cette douleur qui semble empirer à mesure que les jours passent. Elle ne suit aucune logique, aucune courbe. Elle s'arrête, recommence, me réveille, m'assome. Elle ne s'estompe pas avec les journées. Elle semble grossir.
Le premier soir je vais me coucher en pleurant. Je n'ai plus de morphine, je regrette presque ma chambre d'hôpital. On me dit que les intestins doivent se remettre à fonctionner, que le corps à subi un traumatisme et qu'il faut du temps.

Et avec quoi je m'équipe moi pour lutter contre cette torture?
Avec des calmants, des cachets cette fois, des simple cachets.
Bye bye morphine, bonjour douleur.