11 octobre 2006

On va procéder à la suite

Mc Cormack. Je le revois encore. Il m’a fait penser à Garfunkel avec ses cheveux, pourtant dans son cabinet d’urologie rien de bien chantant. C’est lui le premier qui a confirmé le diagnostic, une tumeur à cet endroit c’est un cancer, fin du débat.Vous pouvez rester un peu tous les deux si vous voulez du temps pour vous. Du temps pour quoi faire? On a encore pleuré dans son cabinet, sans bien savoir pourquoi, dans le fond on savait bien que le diagnostic n’allait pas changer pendant la nuit. Le choc de la confirmation j'imagine.

J’ai envie de me faire opérer. D’enlever cette saloperie, la retirer de mon corps une bonne fois pour toute. Une fois retirée je vais aussi me débarrasser de cette sensation que j’ai depuis 2 jours. Le cancer circule par les veines, que la tumeur alimente. J’ai parfois l’impression de ressentir des fourmillements dans mon corps. Le cancer gagne du terrain, il grandit de minute en minute. Je sais qu’il n’y a rien de rationnel à penser à ce genre de choses, mais au fond cette maladie, la situation elle-même, n’est pas rationnelle.
Enlevez-moi cette tumeur. Merci. Nena m’accompagne dans le couloir avant de rentrer au bloc. Allongé sur mon lit dans un espace de transit, il y a une bénévole qui parle aux patients seuls. Je n’ai aucune envie de lui parler, j’ai presque envie d’être désagréable. Je me tais. Je suis calme, serein presque. Une ablation et hop le cancer disparaîtra. Je sais aujourd’hui que tout ça était ridicule mais je sais que je me le suis dit. Le Dr Fred Saad vient nous voir quelques minutes avant d’aller au bloc. Il est cool lui aussi. Relax. Cette opération ce n’est rien. A tout à l’heure.Merci Docteur.

Mon séjour à l’hôpital fut court, heureusement. Le soir je vois les Lakers se prendre une raclée contre Phœnix en Playoffs. Rien ne va plus, si même eux se mettent à perdre. La douleur m’a aidé à rester éveillé, et malgré tout j’ai sommeil. J’ai mal. Ne pas dormir la nuit dans une chambre d’hôpital c’est angoissant, terrifiant presque. Un silence de mort troublé seulement pas la toux de mon voisin et les allées et venues de l’infirmière dans la chambre. La mort je disais. J’y pense pour la première fois ce soir là. Comme un flash. Cancer, mort. Deux mots qui vont ensemble. Je pense à Nono et à Nicolas qui s’en sont sortis. Les médecins me disent que je devrais m’en sortir. Et si je ne m’en sors pas? J’essaye de balayer cette idée. Je n’y arrive pas. Je me dis que ces idées noires vont passer, mais elles ne passent pas.
Pour la première fois de ma vie il m’arrive quelque chose que je ne peux pas briser, arrêter ou continuer. Quand on y pense, on a toujours le choix. De ses amis, d’aller à l’école, au boulot voire de sa famille. Je ne peux rien contre ça. J’ai un cancer. On aura beau me dire « tu sais aujourd’hui ça se soigne bien », je m’en fous d’aujourd’hui. Je veux demain, et après-demain. Je veux vivre moi, je ne veux pas savoir si ça se soigne ou pas, je ne veux pas l’avoir. Pour la première fois il existe la possibilité que demain n’arrive pas. Une possibilité réelle. Je ne peux donc pas, dans mon lit cette nuit là me dire « allez n’y pense plus ça va aller » Je n’ai pas le droit de ne plus y penser, c’est ma vie qui est en jeu. Si ne je pense plus c’est que je suis mort, et moi je ne veux pas mourir. J’ai envie d’appeler une infirmière, ma nena, Bruno, Sandra… mais j’ai trop mal, et je crois m’être endormi en pleurant.
Je ne suis pas resté longtemps je disais. Le retour à la maison fait partie de la guérison? Alors rentrons mon ange, rentrons soigner nos plaies.

La première convalescence est sans doute la plus floue dans ma tête, encore aujourd’hui. Elle n’a pas duré longtemps, je me suis vite remis à marcher normalement, et j’ai profité de mon séjour à la maison pour préparer la chambre d’Hugo. Hugo, heureusement que tu arrivais d’ailleurs, ça nous a tellement aidés à regarder devant nous. Pour lutter à un danger de mort, rien de tel que la vie, l’enfance. Hugo c’est tous les jours la lumière au bout du tunnel. Je suis alors persuadé que quand il naîtra toute cette histoire sera depuis longtemps derrière nous. C’est beau l’espoir.

De toute cette période, même si elle est passé vite, je garde pourtant deux souvenirs très marquants. Le premier c’est la quantité de temps passée au téléphone. Hallucinant. Tous les jours sont lot de coup de fils, de 1h environ. Tous les jours au moins 3 heures à parler. A chaque fois que le téléphone sonne, je ressens la même chose. Une joie et une lassitude. Joie de parler avec la famille, mes potes, de me rendre compte que les gens pensent à moi, de réaliser que je suis aimé. Lassitude de la répétition. Tous les jours dire comment je vais, comment je me sens, comment je vois les choses. Je ne sais pas comment je me sens. Je ne sais pas comment je vois les choses. Un paradoxe s’installe pendant certains appels. Je rassure mon interlocuteur. On vient chercher une réponse. Patrick ira bien. Je leur donne cette réponse pour leur faire plaisir. Ou pour me rassurer. Certains jours je sèche mes larmes avant de décrocher, d’autres je ris tellement fort que je n’entends même pas la sonnerie. C’est ça le paradoxe. Mais quand je parle au téléphone, je me dois d’être triste ou inquiet. Un cancer ce n’est pas une bonne nouvelle.

Le deuxième souvenir, finalement très lié au premier, c’est l’état permanent de spéculation qui entoure ma convalescence. Chimio ou pas? Opération ou pas? La plus grosse erreur que ma nena et moi aurons commise pendant cette période c’est de nous être improvisé médecin. Un matin un peu inquiet d’une douleur que je ressens, j’obtiens un RDV en urgence avec mon urologue préféré. Il m’examine tout va bien. Mais attendez j’ai les résultats de votre scanner, il sont correct. Sans doute un peu de radio à faire et c’est tout. Au revoir. Merci docteur. A partir de cet instant je me dis que cette histoire est bientôt finie, un peu de radio et c’est terminé. Je ne le montre pas, mais je suis très confiant, si le scan est bon alors tout va bien. Ma nena sait que je pense ça, elle me met en garde de ne pas s’emballer, d’attendre le RDV avec Saad le 30 mai. On aura les résultats définitifs. Je dis oui, je pense non. Elle le sait. C’est une façon d’avoir de l’espoir.
Saad est assis en face de nous. On va procéder à la suite des opérations.

1 commentaire:

« Je suis sûr que tu vas rencontrer quelqu'un de bien... » a dit…

Que dire en relisant cela rétrospectivement ? C'est comme un long tunnel, du noir, interminable. Le long du tunnel, des bornes téléphoniques comme ces appels de la famille, des amis. C'est rassurant de savoir qu'il existe des bouées de sauvetage tous les 100 mètres, mais ça veut aussi dire qu'on est en panne...
Mais au bout d'un tunnel, il y a toujours la lumière du jour. Toujours.

Mickey