La journée du 29 avril et aussi toutes celles qui vont suivre me reviennent comme des flash. C'est souvent comme ça les mauvais rêves. On se le remémore le lendemain par bouts, par images. Souvent on est rassuré de n'avoir fait que les rêver. Parfois on en tremble. Rarement c'est réel.
Je revois encore ce jeune, qui était venu pleurer auprès du médecin pour la rage de dents de sa copine après avoir doublé tout le monde aux urgences. C'est trop grave le jeune dit à l'urgentiste. J'entends la réponse du médecin comme un coup de couteau : « Je n'ai pas que toi à m'occuper, j'ai là un jeune homme à qui je viens de dire qu'il a un cancer » Je revois son visage à ce jeune, les yeux soudainement emplis de pitié pour moi.
Le médecin m'a pris la main et m'a dit ce que je ne voulais pas croire. J'ai une mauvaise nouvelle, il va falloir être fort. Tu as sans doute un cancer. Dire que c'est le pire instant de ma vie serait banal. J'ai encore le goût de mes larmes dans la bouche, l'angoisse de ne plus avoir d'enfant suite à la chimio… la chimio... moi... la chimio. Longtemps, je l'avoue j'ai cru à un mauvais rêve. A une erreur. Je pense avoir eu l'air serein parfois, presque calme. Ce n'était pas une façon incroyable de gérer la maladie, ni un courage exemplaire. C'était juste un état second. Comme si en fait tout ça ne m 'arrivait pas.
L'annoncer à Bruno fut sans doute l'un des moments les plus durs de toute cette histoire. On avait passé le dimanche avec ma nena sans vraiment en parler. Le lundi direction l'hôpital, j'étais prêt à me faire opérer. On fera ça mardi ils m'ont dit. Ok merci. Retour à la maison, pour attendre demain comme une sentence. Avec le recul je me rends compte à quel point ça aurait été terrible de l'annoncer à tout le monde après coup.
Nous voilà donc partis direction le resto Mille et une saveurs sur Fairmount, le lundi 1 er mai. Je me lance dans l'annonce à la famille. J'essaye Bruno. Pas là. Sandra. Pas là non plus. Papa et maman, même chose. Tant pis je me dis, j'essayerais plus tard, allons manger.
Bruno me rappelle. Je craque. Lui aussi. J'ai encore le son de sa voix désespérée dans ma tête. Normal, je luis réponds en pleurant, il hurle, me demande ce qui se passe. J'ai du mal à lui dire, il me demande encore et encore... tio qu'est ce qui se passe? Tio je suis malade.
Je conduis la vielle Honda sur Roy. Je me mets sur le côté, je ne peux plus conduire, mes larmes me cachent la vue. Je crois que je me rends compte à ce moment là que j'ai un cancer.
L'annonce à maman fût terrible aussi. Elle était seule à Marseille, Papa à Grenoble. Maman assieds toi, ton fils est malade. J'ai du lui dire je vais bien quand même. Ridicule. Plus je rassure ma famille moins j'y crois. Papa est fort quand je lui annonce ce soir-là alors qu'il dîne chez les Becker, j'essaye d'être plus fort encore.
Le soir finalement quand je l'annonce à Maf' toute paniquée la pauvre, elle se doute que quelquechose va mal, je suis calme. Sur le coup je me dis que j'ai pris le rythme et l'habitude de l'annoncer : Bruno, Maman et Papa. En réalité quand je le dis à Sandra je n'y crois plus.
Je ne me dis plus que j'ai un cancer, les mots sortent mais je n'y crois plus. Je me concentre sur l'opération uniquement, l'ablation en soi. Je sais que j'ai eu l'air de dire à Sandra que c'est juste une opération qui dure 1 heure, que ce n'est rien et que tout va bien se passer. Quand plus tard dans la soirée je parle avec Doum, c'est de l'incrédulité que je lis dans sa voix, du choc. J'y crois moi aussi de moins en moins au fur et à mesure des annonces, je me détache comme si tout ça n'arrivait pas. Dans le fond, ce soir là, je ne pensais pas non plus à la suite, à une autre opération, à une chimio. Parfois l'ignorance de ce qui va nous tomber sur la tête est salutaire.
C'est pour ça que c'est une saloperie, même aujourd'hui je ne me dis pas que j'ai eu un cancer.
Mais revenons une seconde à cette journée du 29 avril. Je me demande souvent si le docteur du cabinet médical sur Mont-Royal avait compris? Quand il me touche le testicule déjà mort et que je hurle est-ce qu'il sait que j'ai un cancer? Pas moi en tout cas. Je me souviens conduisant la Honda aux urgences de Notre-Dame pestant dans la voiture. Il fait un temps splendide et n va s'enfermer aux urgences. J'ai même eu envie de ne pas y aller. Ma nena m'a obligé. Merci ma belle.
A quel moment on a plongé dans le cauchemar? J'ai commencé à avoir quelques doutes quand la radiologue a changé de visage en faisant l'échographie. Carine l'a vue aussi. Mais je ne me suis pas dit que j'avais un cancer. Jamais. Même en pleurant devant elle, quand, lui demandant si j'avais une tumeur, elle me répond par l'affirmative. Une tumeur. Merde ça fait quoi une tumeur? En marchant dans les couloirs de Notre-Dame, je ne me dis jamais que j'ai un risque. Je flotte. Après la radio des poumons, je suis plus emmerdé parce que les infirmiers m'ont obligé à enlever mon collier et que je vais vraiment galérer à le remettre. Je ne sais pas ce que la miss pense à ce moment là. Elle est habillée avec un haut de grossesse rose, et je la trouve splendide. Je pense qu'on est un beau p'tit couple. Elle, enceinte, un look un peu bab', moi barbu, les cheveux longs, l'air relax. On est loin de se douter ce qu'on traîne.
A quel moment elle a compris? Avant moi? Elle n'en a rien dit en tout cas. Je pense que comme moi elle n'a jamais voulu y croire.
C'est après la radio et l'écho que Pierre Bouchet m'annonce la nouvelle. Il est debout dans le couloir. On est assis sur un lit en attente des résultats. Il a envie de pleurer. Moi aussi. Il me dit d'être fort. De parfois juste poser un genou à terre et accepter l'inacceptable. Il veut que je reste pour la nuit. Je refuse. Je ne sais pas si j'ai regardé la miss. Il faut du temps au médecin pour prendre les RDV pour lundi. Je lui demande un break.
En sortant des urgences je pleure. J'ai peur de ne plus avoir d'enfant. Carine me dit une phrase merveilleuse à ce moment là : « On en a déjà un » Elle a tout dit. Je pleure pour ça, mais jamais parce que j'ai sans doute un cancer. Ca je ne me le dis même pas. Impossible. Pas moi. Ma préoccupation première est de savoir comment je vais l'annoncer. Ca semble fou. On marche dans le parc Lafontaine en silence, interrompant ce dernier par des pleurs ou des embrassades. Elle est forte déjà. On y croit toujours pas, on devait marcher à Oka ce jour là pour embrasser le printemps.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire